Levée de fonds et crise sanitaire : les premiers impacts du COVID-19 sur le marché du capital-risque en France

Une économie à l’arrêt et un écosystème qui s’inquiète de voir ses opérations de levée de fonds stoppées net par une frilosité des fonds. Le risque est-il trop grand à courir ? Décryptage des premiers signes de la crise sur le marché par Rodolphe LILAMAND, expert de l’accompagnement en levée de fonds au sein du cabinet In Extenso Innovation Croissance.

Incertitude, multiplicité des scenarii et intensité de l’impact sur l’économie

Tous les experts s’accordent à le dire, l’incertitude sur la durée et l’évolution de la situation actuelle est totale, tant au niveau sanitaire qu’économique. Les facteurs sont nombreux et interdépendants – durée du confinement, évolutions techniques en santé, réaction des poids lourds de l’économie comme les Etats-Unis ou la Chine… – et exigent une grande prudence dans l’émission d’hypothèses sur l’impact de la crise. Elles doivent donc demeurer raisonnablement optimistes pour maintenir la continuité d’activité et préparer les entreprises à la relance. 

Une chose est certaine, quels que soient les scenarii, l’impact sera fort pour les entreprises en 2020 avec des signes avant-coureurs tels que la tension sur la trésorerie, l’augmentation de l’endettement, les risques de défaillances, etc… Quelques semaines après le début de la crise, l’économie mondiale subit déjà un solide coup de frein dans son activité. En près d’un mois, la France a perdu 3 points de croissance, les Etats-Unis ont enregistré plus de 3 millions de chômeurs supplémentaires en une semaine. Les grandes banques d’investissement telles que Goldman Sachs ou encore Morgan Stanley anticipent un recul de 24 à 30% du PIB du pays sur le 2e trimestre, et les prévisions de chômage atteignent les 12,8%.

L’économie mondiale dans sa globalité sera donc touchée par la crise. Toutefois, les secteurs d’activités réagiront différemment, en particulier en cette période de début de crise. Manifestement, le secteur du tourisme ainsi que les cafés, restaurants et autres hôtels (CHR) subissent la crise de plein fouet, avec un impact instantané, induit par leur fermeture obligatoire par la quasi-majorité des gouvernements dans le but de contenir la propagation du virus et donc l’accentuation de la pandémie. Le secteur de la distribution alimentaire et de l’agriculture, parce qu’il contribue à répondre aux besoins vitaux de la population, montre un degré de résilience certain tandis que l’activité du secteur énergétique vit un ralentissement depuis le début de la crise.

Les VC organisent leur activité dans l’attente de la reprise

L’actualité de ces derniers jours montrent une accentuation de la concentration des fonds sur leurs lignes de portefeuille, qui constituent aujourd’hui 90% de leur activité contre 50% habituellement. Par ailleurs, si les fonds indiquent poursuivre leur stratégie d’investissement, cette dernière se maintient à un rythme plus limité, laissant la priorité au suivi du portefeuille.

De manière générale, les closing en cours seront poursuivis et finalisés ; les fonds recommandent de temporiser le démarrage de levées de fonds qui n’auraient pas démarré.

Dans cette situation complexe, les fonds en capital-risque sont susceptibles de durcir leur stratégie d’investissement pour sécuriser la sélection des projets avec des critères qui évoluent. Parmi eux, l’état de la trésorerie et des liquidités, l’allongement de la durée minimum des plans autoporteurs entre 18 et 24 mois, la rentabilité du projet au détriment de l’hypercroissance, la perception d’un caractère « must have » pour le produit ou la solution.

A terme, les experts prévoient que le nombre de tours sera divisé par dix ou vingt en 2020, mettant fin à un phénomène d’exubérance sur le marché. Certains fonds anticipent qu’il n’y aura pas de tour possible de refinancement pendant 6 à 12 mois pour leurs participations.

Se préparer à tout pour sauver son projet

Face à la double menace d’une crise sans précédent associée au comportement précautionneux des fonds, les dirigeants de start-up tournent leur regard vers un avenir incertain. Pour préparer la reprise et préserver leur activité, ces entreprises devront dans les semaines qui viennent anticiper l’évolution de leur marché et construire des scenarii « stress test » sur leur Business Plan (BP). Ces hypothèses joueront un rôle d’aide à la prise de décision et permettront aux dirigeants d’arbitrer dans des circonstances exceptionnelles mettant en jeu des acteurs sous tension.

Les premiers signes de la crise font émerger un scenario dégradé pour 2020, caractérisé par l’absence de croissance sur les deuxième et troisième trimestres à laquelle s’associe un encaissement nul sur la même période, générant un fort impact cash. Ce scenario émet l’hypothèse d’une reprise de la croissance à partir du quatrième trimestre 2020, pour ouvrir sur une accélération à partir du début d’année 2021.

Des prémices de la crise au scenario d’une reprise de l’activité à moyen-terme, les start-up devront être à l’écoute du marché et des attentes renforcées de ses acteurs – en particulier les investisseurs – pour espérer défendre leur projet de levée de fonds. Devant l’incertitude, l’agilité et la vitesse d’exécution seront particulièrement importants.